Rencontre avec Laura Marling

Laura Marling

A travers les interviews qu’elle avait données, Laura Marling paraissait très timide et se plaisait à annoncer qu’elle détestait cette forme immédiate de rencontre. Première bonne impression, elle commande son café en Français. Très vite, l’interview tourne à la discussion entre filles sur la position de la femme dans la société – le sujet de son deuxième album I Speak Because I Can.

Laura Marling

L’engouement autour du premier album de Laura Marling, Alas I Cannot Swim, ne m’avait pas touchée. Par contre, annoncé comme l’album de la maturité, I Speak Because I Can résonnait de plus de puissance. « Je voulais que ça sonne comme un réel groupe. J’avais seulement 17 ans quand j’ai réalisé mon premier album ; c’est mon ami Charlie [Fink de Noah & the Whale] qui l’a produit pour moi, et je l’ai laissé prendre le contrôle. Même si j’adore ce qu’il en a fait, ça sonne effectivement plus insulaire que ce à quoi je m’attendais. Un peu « Me, myself and my guitar ». Charlie ajoutait les instruments à mes pré-enregistrements et au final, ça s’entend que je ne chante pas avec les instruments. Je ne m’en suis pas rendue compte avant de rencontrer Ethan. »

Parlons justement de son producteur, Ethan Jones. « Avant, quand j’écoutais un album, je prêtais attention aux chansons. C’est avec l’album ‘Heartbreaker‘ de Ryan Adams, que j’ai remarqué pour la première fois l’importance de la production au niveau du son. Par la suite, j’ai remarqué sa patte sur d’autres albums auxquels Ethan Jones avait contribués [Kings Of Leon, Rufus Wainwright] et qui m’avaient beaucoup plus. Pour notre première rencontre, je m’attendais à un américain, direct et imposant, et en fait il était doux, un peu timide, très anglais. » Comment s’est passée la collaboration ? « Je lui ai dit que je voulais enregistrer avec les musiciens avec lesquels je tourne depuis 2 ans. Il s’est proposé à la batterie, parce qu’il est très bon batteur, mais j’avais déjà un batteur. On s’est posés dans une pièce et on a répété pendant une semaine avec Ethan; les musiciens ont composé eux-mêmes leur lignes sur mes chansons, ça sonnait tellement naturel. Ensuite on a enregistré tous dans la même pièce, ça rend un son plus chaleureux. Ce sont des choses auxquelles je ne pense pas, parce que je suis le nez dans mes chansons. L’importance de l’enregistrement lui vient sûrement de son père qui tenait un studio à Reading. « C’était d’ailleurs la manière d’enregistrer dans les années 80, avant l’arrivée des enregistrements multi-jack. T’as pas le droit à l’erreur, c’est en une seule prise : si on se plante, on recommence du début. Et cette interaction avec les musiciens est importante pour moi, c’est pourquoi j’ai voulu la retranscrire dans cet album. »


Je note qu’elle a beaucoup donné dans les collaborations, que ce soit avec The Rakes, Mystery Jets, Noah & the Whale et maintenant Mumford & Son. Elle aimait beaucoup le fait de pouvoir se reposer sur un groupe comme au sein de Noah & the Whale ; alors pourquoi être partie ? Ai-je touché à un sujet sensible ? son regard se fait fuyant, elle se tourne vers la fenêtre. « Je suis partie parce qu’on commençait à être tous très débordés. Je ne pouvais plus nier le fait que mon véritable épanouissement provenait de mes propres chansons. J’ai au début pensé que c’était égocentrique de ma part, mais en fait il me fallait poursuivre ma propre carrière. J’ai mon groupe maintenant. » Son groupe s’est consolidé autour de la tournée : « Mes musiciens sont devenus comme une seconde famille, nous sommes très proches. Cette expérience m’a aidée à m’ouvrir, ce n’était plus moi seule; on était tous ensembles, donc plus forts.» Pourtant, quand je lui demande qui l’identité de ses musiciens si chers à son coeur, elle m’explique que la formation varie suivant le continent. « Quand tu as suffisamment tourné, tu connais des gens un peu partout – aux Etats-Unis on a tourné avec un groupe qui s’appelle The Wheel – et l’un d’eux a remplacé mon bassiste au pied levé. » Je comprends pas vraiment cette logique dans une démarche d’interaction avec un groupe…


Cette tournée a aussi redéfini la question de son identité : « Après avoir énormément voyagé pour les besoins de la tournée, je m’en suis rendu compte que je m’identifiais énormément à l’Angleterre. L’image de ce pays va me coller au corps je pense ; j’ai réalisé que j’étais très britannique, même si je sais m’adapter » dit-elle en buvant son café. Elle aperçoit mes gants et me demande si je les ai tricotés. Je me souviens alors d’une interview qu’elle avait accordée au Scotland on Sunday : elle y avait raconté que de se trouver enfermée dans un van avec quatorze mec pour la tournée, l’avait forcée à se démarquer par sa féminité ; elle avait appris à tricoter et avait même fini par porter des robes.

C’est de cette expérience qu’est né le thème de I Speak Because I Can : la responsabilité de la féminité. Je m’inquiète, je suis une femme et je ne vois pas de responsabilité particulière… « J‘étais une ado maladivement timide, en plein dans la crise d’adolescence, quand tu as raison et le monde entier a tort. Arrivé à la fac, ta place dans ce monde commence à se préciser, tu deviens un adulte et la responsabilité de l’humanité, est d’un tel poids ! Tu commences à être capable de formuler tes propres choix et tu réalises que tu a le pouvoir de décider entre la facilité et la bonne chose à faire. Il y a tellement de choses à prendre en considération dans ce monde, et souvent je n’en prends pas le temps. »

Il est clair que Laura a envie de démontrer qu’elle n’est plus une adolescente : elle se trouve à la période charnière où on annonce haut et fort sa maturité afin d’être accepté dans le monde des adultes. Mais la question de la féminité dans tout ça? « Je me sens une femme, et je comprends les enjeux que ça apporte. J’abrite ce conflit intérieur permanent à savoir si ma mission est d’être une mère ou non. Est-ce un élément biologique qui en décide ? Je ressens cette envie d’être maman, j’ai envie d’avoir des enfants, une famille, un foyer. Mais est-ce une mauvaise chose que de vouloir faire comme tout le monde ? Je n’arrive toujours pas à décider quelle femme j’ai envie d’être. C’est comme dans un magasin, à choisir entre la tenue élégante ou décontractée, pourquoi est-ce que je dois choisir ? » Elle mentionnera tout de même qu’elle aurait aimé jouer dans un groupe de punk, comme Pattie Smith…

Dans cet album, elle décrit les relations homme/femme. « J’y ai beaucoup réfléchi au cours des deux dernières années. Au début de la littérature, au travers des tragédies grecques, on note que loin d’être l’égale de l’homme, la femme était néanmoins considérée : les femmes étaient présentée comme fortes et spirituelles. Dans la mythologie, les déesses avaient un rôle tout aussi important que celui des dieux. Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle, après des milliers d’années d’obscurantisme le plus complet, pour voir réapparaître des femmes fortes dans la littérature. » En tant que lectrice assidue de Jane Austen et des soeurs Brontoë, a-t-elle un message féministe à faire passer ? « Je ne voudrais jamais être décrite comme une féministe, parce que maintenant ce mot est connoté comme extrémiste. Ce sont des questions qui me font réfléchir toute la journée et qui me tiennent éveillées la nuit. Ces chansons sont des manières d’exorciser ces questions qui me hantent, mais je n’ai pas de conclusion à apporter, ce qui est très frustrant. »

Laura Marling – Rambling Man

Laura Marling sera à la Flèche d’Or le mercredi 7 avril 2010.

Merci à EMI d’avoir permi cette rencontre.

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